2026-04-09
S’adapter, se connecter, résister : la société civile navigue dans un monde en mutation
Un récapitulatif de l’Assemblée générale 2026 de Forus – Siem Reap, Cambodge – mars 2026
Dans un monde où l’environnement favorable à la société civile est sous pression, où le financement du développement est réorienté, et où l’échéance de 2030 pour les Objectifs de développement durable approche avec de nombreux engagements encore non tenus, le réseau Forus s’est réuni à Siem Reap, au Cambodge, pour son Assemblée générale 2026. Cet événement de cinq jours a constitué un effort collectif de réflexion stratégique, visant à analyser le contexte, renforcer les liens et affiner les outils dont la société civile a besoin pour rester influente.
L’Assemblée a réuni des plateformes membres de toutes les régions — Asie, Afrique, Amérique latine et Caraïbes, Moyen-Orient, Europe et Pacifique — ainsi que des participants en ligne qui ont contribué tout au long de la semaine. Cet article tisse les fils les plus marquants de ces échanges : un aperçu d’un réseau confronté aux questions les plus complexes et choisissant, ensemble, comment y répondre.
Dans toutes les régions, les membres sont arrivés avec une même question fondamentale : comment la société civile peut-elle rester efficace lorsque les cadres sur lesquels elle s’appuie sont en train d’être démantelés ? La réponse qui a émergé collectivement est que la pertinence se construit sur de nouvelles bases, avec de nouveaux outils et de nouvelles alliances pour défendre ces cadres à partir du terrain.
Comme l’a exprimé Christelle Kalhoulé, présidente sortante de Forus représentant le SPONG (Burkina Faso), alors que le développement est en train d’être redéfini, « les personnes, la planète et la dignité doivent rester notre boussole ».
Faire face à la nouvelle réalité
L’Assemblée s’est ouverte sur un constat lucide du monde dans lequel évolue aujourd’hui la société civile. L’environnement opérationnel a changé de manière structurelle et les agendas centrés sur les personnes sont relégués à la périphérie des discussions. Le financement du développement évolue. Et dans pays après pays, l’espace accordé à la société civile se rétrécit.
Comme l’a partagé Philippe Walfard (Agence Française de Développement – AFD), les institutions qui offraient autrefois des cadres prévisibles d’engagement pour la société civile sont sous pression ou en retrait.
Ce qui rend ce moment particulièrement exigeant, c’est que la pression ne vient pas d’une seule direction.
Depuis le Brésil, Henrique Frota d’ABONG a décrit l’espace civique comme étant « attaqué », avec de nouvelles propositions législatives visant à contrôler ce que la société civile peut dire et faire.
La réduction de l’espace civique n’est pas un phénomène unique mais un ensemble de pressions liées. Ce qui apparaît comme une exclusion financière en Hongrie, une restriction juridique en Inde, une surveillance et intimidation au Pakistan, ou une hostilité gouvernementale au Mozambique, sont autant d’expressions d’une même dynamique — un rétrécissement de l’espace dans lequel la société civile organisée peut agir de manière indépendante.
En conséquence, trois tensions structurelles ont émergé dès le début et ont traversé l’ensemble de l’Assemblée. Premièrement, la crise de l’espace et du financement : les pressions sur un environnement favorable ne sont pas accidentelles — elles sont, dans de nombreux contextes, délibérées. Deuxièmement, l’impératif d’adaptation : de nouveaux acteurs, de nouvelles technologies et de nouvelles formes d’exclusion redéfinissent ce que signifie être un réseau mondial de la société civile. Troisièmement, la question du récit : la société civile doit se réapproprier la manière dont elle se définit, non pas comme bénéficiaire de l’aide, mais comme actrice de solutions ancrées dans les communautés.
Au Mozambique, Simao Tila de JOINT a décrit une réalité dans laquelle les espaces de dialogue avec le gouvernement pour discuter des politiques publiques sont remis en cause : « Les espaces de dialogue avec le gouvernement, pour assurer le suivi, présenter des analyses — ils se ferment. » Pourtant, JOINT n’a pas reculé. L’organisation a trouvé de nouveaux points d’entrée : la mise en place d’un réseau de suivi budgétaire en partenariat avec le Parlement et la mobilisation d’une coalition de plus de 800 organisations pour s’opposer à une loi qui aurait fortement restreint les activités de la société civile.
Andrea Detjen Ibáñez d’ANONG (Uruguay) a évoqué le maintien d’un dialogue direct avec les institutions internationales et un rôle constant d’intermédiaire entre le gouvernement et les organisations de la société civile — un exemple de la manière dont un engagement structuré et durable crée les conditions d’une influence réelle.
Cette capacité à s’adapter et à rester constante — trouver de nouveaux canaux lorsque les anciens se ferment, tirer parti de la numérisation, construire des coalitions lorsque les organisations individuelles seraient trop exposées, utiliser des formes innovantes de plaidoyer — a été présentée comme une compétence essentielle.
Faire évoluer les récits
Au-delà du travail analytique, l’Assemblée a porté un appel plus fondamental sur la manière dont la société civile se définit elle-même. Lors de plusieurs sessions, les membres ont contesté la vision d’une société civile simple bénéficiaire passive de l’aide.
Au cœur de cette réflexion se trouve une question d’identité. Réaffirmer la légitimité politique de la société civile organisée comme acteur démocratique à part entière a été un fil conducteur. Prince Elom Noutepe de FONGTO (Togo) l’a exprimé clairement : « Un espace civique fort n’affaiblit pas l’État — il renforce sa légitimité. Le défi aujourd’hui n’est pas seulement de préserver l’espace civique, mais de lui permettre d’être utile. Une société civile forte, structurée et écoutée n’est pas une contrainte — c’est une condition pour des politiques publiques plus efficaces, plus légitimes et plus durables. Lorsque l’espace civique se réduit, ce n’est pas seulement la société civile qui s’affaiblit : c’est la capacité collective à résoudre les problèmes publics qui est mise de côté. »
Lors d’une discussion autour d’un ouvrage mêlant réflexion et débat, Sam Worthington, chercheur senior de Forus et auteur de Prisonniers de l’espoir, a exploré comment la société civile peut renforcer le pouvoir et l’autodétermination des communautés.
Comme l’a souligné Zia Ur Rehman de ADA (Pakistan), « la localisation est essentielle ».
Depuis le Zimbabwe, Ernest Nyimai de NANGO a décrit des efforts visant à construire un cadre commun autour de la localisation — créant une plateforme permettant aux organisations de la société civile et aux partenaires internationaux de co-concevoir des programmes et de passer d’un transfert des risques à un partage des risques. Mais il a été clair sur l’obstacle principal : « Le principal défi de la localisation est le financement — transférer les ressources des intermédiaires vers les acteurs locaux en première ligne. »
La contribution analytique de la Corée du Sud a mis en évidence un problème connexe : comment le renforcement des capacités peut lui-même nuire à l'appropriation s'il est conçu autour de l'identification des faiblesses plutôt que de la reconnaissance des atouts. Jae Eun Shin, du KCOC, a présenté un cadre qui tente d'inverser cette logique — en considérant les capacités non pas comme un déficit à corriger, mais comme un ensemble d'interactions entre les atouts internes et les conditions externes. « L'analyse des capacités ne doit pas être considérée comme un outil d'évaluation visant à identifier les lacunes ; elle doit être un outil d'interprétation stratégique permettant de comprendre comment les conditions externes et les capacités internes interagissent, et de concevoir des voies réalistes grâce auxquelles les OSC locales peuvent renforcer leur appropriation à un rythme qu'elles peuvent soutenir. »
Depuis le Canada, Shannon Kindornay de Cooperation Canada a recentré le débat sur les responsabilités des organisations du Nord. Le transfert de pouvoir exige de repenser les hypothèses fondamentales sur le rôle des ONG internationales : davantage de ressources directement entre les mains des partenaires locaux, une redéfinition du rôle des ONG du Nord et une reconnaissance de la valeur apportée par chaque acteur.
Réimaginer le financement de la société civile
Le contexte financier auquel sont confrontées les organisations de la société civile évolue d'une manière qui rend l'ancien modèle de plus en plus intenable. Les financements internationaux diminuent ou réorientent leurs priorités. La mobilisation des ressources nationales reste peu développée dans la plupart des contextes. Et les organisations qui ont le plus besoin d'un financement durable sont souvent les moins bien armées pour accéder à des sources alternatives. L'Assemblée a consacré beaucoup de temps à cette question : quels modèles fonctionnent réellement, et comment le réseau Forus peut-il aider ses membres à les mettre en place ?
Les membres de Forus ont exploré en profondeur des modèles concrets. En matière de financement participatif, ils ont souligné que le succès repose sur des campagnes limitées dans le temps, un récit percutant, ainsi que l’amplification par les jeunes et les influenceurs. Concernant les partenariats avec les entreprises et la RSE, les contributions les plus utiles sont venues de ceux qui avaient dépassé des relations purement transactionnelles. Brenda Molinar Marquez d’UnidOSC (Mexique) a présenté le modèle FECHAC à Chihuahua — une fondation qui a réuni, pendant plus de trois décennies, gouvernement, entreprises, société civile et universités autour d’un agenda social commun. La leçon qu’elle en tire est d’une simplicité trompeuse : « Ce n’est que dans cette possibilité de travailler ensemble qu’il est possible de mettre en œuvre un agenda social qui produit des résultats. » L’économie politique de cette collaboration — la manière dont la confiance se construit, dont la redevabilité est partagée, dont les intérêts sont alignés sans compromettre l’indépendance — constitue le véritable travail, à l’image d’ONG à Taïwan qui soutiennent les migrants dans la création d’entreprises franchisées. En matière d’entrepreneuriat social, les membres ont identifié des sources de revenus déjà utilisées au sein du réseau : location d’espaces, services de conseil, sponsoring d’événements, plateformes d’emploi, hôtellerie.
L’une des idées les plus porteuses à émerger a été la mutualisation — la mise en commun délibérée des ressources, des expertises et des infrastructures au sein du réseau Forus. Banques de temps, fonds de solidarité, espaces de bureaux partagés, négociation collective avec les prestataires : autant de stratégies structurelles pour renforcer la résilience.
Jacques Bemadjibaye Ngarassal de CILONG (Tchad) a décrit une situation dans laquelle la majorité des organisations de la société civile est directement affectée par la question du financement, et où la voie à suivre passe par le renforcement institutionnel : « Le véritable défi est de savoir comment renforcer les capacités pour que les organisations puissent répondre aux appels, rédiger des rapports plus solides et développer de véritables partenariats avec des partenaires internationaux qui apportent le financement. Nous avons besoin de capacités techniques, d’outils de gestion financière et de personnes capables de fournir des résultats de qualité — c’est cela qui ouvrira la porte à des partenariats durables. »
Dans le même temps, les membres ont souligné que la durabilité financière ne peut être poursuivie indépendamment du plaidoyer. Les banques publiques de développement (BPD) — des institutions de plus en plus centrales dans les flux de financement du développement — ont été identifiées comme une cible stratégique d’engagement. La coalition OSC-BPD dirigée par Forus a été mise en avant comme une réponse concrète à cette lacune structurelle — un modèle permettant à la société civile de dialoguer avec de nouveaux acteurs sur des bases significatives, plutôt que d’être intégrée a posteriori. Célia Cranfield de CONCORD Europe a formulé clairement l’argument politique : « Pendant trop longtemps, nous avons dû démontrer notre valeur positive — auprès des bailleurs, des banques publiques de développement, des gouvernements nationaux. Nous ne pouvons pas nous permettre de cesser de porter les voix de ce que nous entendons de nos partenaires à travers le monde. Les inégalités sont à la fois les causes et les conséquences de mauvaises politiques et de systèmes qui laissent les personnes et la planète de côté. »
Depuis la Norvège, Gina Ekholt de ForUM a apporté une perspective complémentaire — non seulement sur ce dont la société civile a besoin, mais aussi sur ce que les gouvernements donateurs doivent assumer, en particulier dans un contexte de transformation de l’ordre international et de tentation de retrait du multilatéralisme : « C’est le moment où les institutions fortes et les démocraties sont mises à l’épreuve et doivent démontrer leur solidité. Lorsque d’autres environnements de la société civile sont mis sous pression, le gouvernement norvégien doit maintenir son soutien aux organisations de la société civile dans le monde entier. Le paysage politique évolue, et le gouvernement doit continuer à s’exprimer, même lorsque cela est inconfortable et même lorsqu’il se retrouve isolé. »
Appropriation partagée et co-direction
L’Assemblée a élu un Conseil renouvelé et un nouveau Comité exécutif. Le nouveau Comité exécutif est dirigé par Justina Kalūnaitė, conseillère politique senior au NGDO (Lituanie), en tant que présidente de Forus, avec Shannon Kindornay, directrice générale adjointe de Cooperation Canada, comme trésorière. Rodríguez Tariba, président de Sinergia (Venezuela), Moses Isooba, directeur exécutif de UNNGOF (Ouganda), et Rolando Ariel Kandel, président de EENGD (Argentine), rejoignent en tant que vice-présidents.
La présidente sortante Christelle Kalhoulé (SPONG, Burkina Faso), intervenant en ligne, a donné le ton de la transition : diriger un réseau comme Forus représente un défi particulier. Il ne s’agit pas de commander mais de coordonner ; non pas de représenter une position unique, mais de maintenir ensemble une pluralité d’expériences et de les rendre intelligibles entre elles.
Justina Kalūnaitė, nouvelle présidente de Forus, a décrit ce qu’elle considère comme le fondement de la coordination du réseau : « Je vais écouter toutes les voix. Être membre de Forus, faire partie de cette communauté — c’est à la fois un honneur et une responsabilité. Et cette responsabilité vient des relations, et de ce que je perçois des besoins du réseau. »
Jean Marc Boivin de Coordination Sud (France) a rappelé la logique profonde de la solidarité internationale qui donne à un réseau comme Forus sa raison d’être — et son obligation : « C’était une intuition profonde — que nous sommes toujours plus forts ensemble… chacun jouant son rôle, pour construire une voix collective internationale capable de répondre à tous les défis auxquels nous faisons face aujourd’hui. »
Comme l’a partagé Randriam Ihavana, président de PFNOSCM (Madagascar) : « Rejoindre un réseau mondial transforme une ONG d’un acteur isolé en un acteur stratégique connecté, capable d’agir simultanément à plusieurs niveaux. Une ONG seule a souvent une influence limitée — mais lorsque nous parlons collectivement, cela nous donne une voix qui renforce notre crédibilité auprès des décideurs et nous permet de porter des messages communs aux niveaux national, régional et international. »
Regardez les vidéos récapitulatives et les photos de l’Assemblée générale de Forus ci-dessous !