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2026-05-15

Les grandes conférences : faut-il y aller ou passer son chemin ?

Après des décennies passées dans ce secteur, j’en suis venu à penser qu’il y a trois mondes que nous devons garder à l’esprit simultanément : le monde dont nous rêvons, le monde dans lequel nous vivons et le monde que nous pouvons changer. C’est dans la tension entre ces trois mondes que se jouent nos décisions les plus importantes.

 

Récemment, un article de Themrise Khan – une collègue que je respecte profondément – a ravivé en moi une réflexion que je portais en moi depuis un certain temps. Devrions-nous, nous qui venons des pays du Sud, continuer à nous rendre dans ces grandes salles ? Aux conférences de l’OCDE, aux réunions de haut niveau à New York, Ottawa, Londres et Paris ? Ou ne faisons-nous que conférer une légitimité à des espaces qui n’ont jamais été conçus pour nous ?

 

Ce n’est un secret pour personne que bon nombre des décisions qui façonnent la vie de millions de personnes sont prises dans des salles de réunion climatisées, autour de tables king-size en teck bien ciré, au sein de vastes complexes situés dans des enceintes impeccablement entretenues, au cœur de quartiers verdoyants, loin des communautés que ces décisions affectent. Ceux qui prennent ces décisions le font en sirotant un espresso bien préparé, en grignotant des croissants tout juste sortis du four et en fumant des Habanos bien roulés pendant leurs pauses – peu importe que des millions de personnes meurent de faim au Soudan, à Gaza et dans d’autres zones de conflit. Ils portent du Louis Vuitton alors que les communautés qu’ils prétendent servir n’ont même pas les moyens de s’offrir des vêtements d’occasion au marché aux puces. Ce sont des espaces d’élite. Nous ne devrions pas prétendre le contraire.

 

Et pourtant – j’y reviens sans cesse – ce sont toujours ces espaces où les décisions sont prises. À tort ou à raison, c’est là que se trouve le micro. Et notre travail, tel que je le conçois, n’est pas de boycotter le micro, mais d’exiger qu’il soit démocratisé. Pour affirmer clairement, chaque fois que nous entrons dans ces salles, qu’aucune communauté n’est sans voix – mais seulement que certaines ont été délibérément tenues à l’écart du micro.

 

Cette semaine, lors de la Conférence de l’OCDE sur l’avenir de la coopération au développement à Paris, j’ai été témoin d’un fait digne d’intérêt. En écoutant les représentants des gouvernements néerlandais, britannique et australien, je me suis rappelé que même au sein des institutions d’élite, il existe ce que j’appelle des « acteurs marginaux » — des personnes qui souhaitent sincèrement changer les choses de l’intérieur. Notre travail consiste notamment à les trouver, à entrer en contact avec eux et à contribuer à en créer davantage. Ce n’est pas de la cooptation. C’est de la stratégie.

 

Notre présence inversera-t-elle le déclin alarmant de l’APD ? Non. Soyons honnêtes à ce sujet. Mais nous ne sommes pas là pour faire des miracles. Nous sommes là comme des colibris – jouant notre petit rôle, précis et déterminé, pour éteindre un incendie de forêt, tandis que les éléphants se tiennent les mains sur les hanches et blâment les pyromanes. Chaque effort compte. Chaque voix qui pénètre dans ces salles et refuse d’être absorbée par le mur compte.

 

Cela me rappelle quelque chose que Gunjan Veda, du Mouvement pour le développement communautaire, a dit un jour : nous sommes comme le corps humain, fait d’organes différents. Un rein ne devrait jamais prétendre être plus vital que le foie, ni le pancréas mépriser la vésicule biliaire. Chacun joue son rôle. Et nous aussi, en tant que secteur, nous devons choisir la solidarité comme notre monnaie d’échange. C’est peut-être la ressource la plus renouvelable dont nous disposons.

 

Nous qui sommes à Caracas devrions ressentir la douleur de ceux qui sont au Soudan. Ceux qui sont à Dublin devraient ressentir ce qui se passe au Yémen ou en Iran. C’est ainsi que fonctionne le système nerveux central : la douleur dans une partie du corps est ressentie par l’ensemble. C’est cette solidarité que nous devons construire.

 

Nous sommes tous d’accord pour dire que le système est brisé – structurellement défaillant au mieux, pathologiquement malade au pire. C’est comme du dentifrice sorti du tube : nous essayons tous désespérément de le repousser à l’intérieur. Ce sera un processus chaotique, et nous avons besoin de tout le monde sur le pont. Mais les systèmes défaillants ne disparaissent pas simplement. Comme Margaret Wheatley et Deborah Frieze le décrivent dans le modèle Berkana à deux boucles, les systèmes – à l’instar des êtres vivants – mûrissent, déclinent et cèdent la place à ce qui émerge. Le modèle dominant est en train de mourir. Quelque chose de nouveau est en train de naître. Et nous sommes les sages-femmes : nous trions les décombres, préservons ce qui vaut la peine d’être conservé, compostons ce qui ne l’est pas, et refusons de laisser le pouvoir, l’argent et les privilèges être les seules choses à survivre à la transition.

 

En nous rendant dans ces espaces, nous ne cautionnons pas un système moribond. Nous le passons au crible : nous préservons ce qui vaut la peine d’être conservé, nous compostons ce qui ne l’est pas, et nous refusons de laisser le pouvoir, l’argent et les privilèges être les seules choses à survivre à la transition.

 

Lorsque ce système arrivera enfin à sa fin – et il y arrivera –, nous serons présents à ses funérailles. Elles seront brèves. Pas d’éloges funèbres. Pas de fleurs. Juste la certitude tranquille que nous ne sommes pas restés les bras croisés.

 

D'ici là, le travail de transformation du système n'est pas une croisière, où quelques-uns servent le plus grand nombre dans le confort. C'est un navire de guerre : tout le monde sur le pont, coordonné, déterminé et prêt à agir avec précision. Cela n'est possible que si nous restons connectés, si nous construisons une solidarité au-delà de nos différences et si nous continuons à nous mobiliser – ensemble.

 

 

 

Moses Isooba est directeur exécutif du Forum national des ONG ougandaises et membre du réseau Forus.