Forus

Juan Carlos Hernández

2026-04-20

Y a-t-il de la place pour tout le monde ? Obésité, droits et les lacunes des politiques publiques au Venezuela

Y a-t-il de la place pour nous tous ? Obésité, droits et échec des politiques publiques au Venezuela. Au Venezuela, la santé et la dignité semblent avoir une limite de poids. Actuellement, 54 % des adultes du pays présentent un indice de masse corporelle (IMC) élevé, une réalité qui témoigne d’une urgence sanitaire sans précédent : d’ici 2030, cette situation touchera 10,52 millions de personnes, selon le rapport World Obesity Atlas 2025.

 

Pour cette majorité croissante, les espaces publics sont devenus un parcours du combattant et le système de santé une impasse. Cette étude révèle une combinaison d’infrastructures excluant les personnes en surpoids et de politiques publiques inexistantes qui, ensemble, bafouent la dignité humaine et condamnent les citoyens au silence et à la ségrégation institutionnelle.

 

Vivre à la merci de l’indifférence : le parcours d’un système qui exclut

 

L’histoire de Luis Beltrán Lara est le témoignage le plus douloureux de la façon dont le manque d’infrastructures hospitalières équivaut à une condamnation à mort. En 2016, Luis pesait plus de 140 kilos et souffrait de complications liées au diabète et à l’hypertension. Il a remporté une victoire personnelle en perdant 56 kilos, mais son entourage ne lui a jamais laissé de répit. Il a avoué à sa famille qu’il évitait d’aller au stade ou dans les lieux de divertissement parce que les sièges étaient inconfortables et qu’il craignait de gêner les autres ; il n’y avait tout simplement pas de place pour lui.

 

Des années plus tard, après avoir repris du poids et atteint 120 kilos, Luis a été victime d’un AVC en août 2023. C’est alors que l’exclusion institutionnelle a révélé son visage le plus technique et le plus cruel : bien qu’il ait eu besoin d’une IRM de toute urgence, il n’a pas pu en passer une car au Venezuela, les appareils d’IRM ne peuvent pas dépasser une limite de poids de 99 kilos. La justification médicale était que les roues de l’équipement, toutes importées, ne pouvaient pas supporter une charge plus importante. Le calvaire s’est poursuivi avec une insuffisance rénale et des transferts dans des ambulances inadaptées qui ont transformé sa douleur en une souffrance physique extrême. Luis Beltrán est décédé en juin 2025 d’une crise cardiaque. Son fils, Beltrán Humberto Lara, affirme que la famille a souffert des restrictions imposées par le Venezuela aux personnes en surpoids.

 

Cette épreuve est partagée par Ramón Veliz qui, pesant 174 kilos, a été victime d’exclusion dans la vie quotidienne : « Je devais payer deux places dans les transports en commun car il n’y a pas de sièges adaptés aux personnes obèses ; c’était très inconfortable. Cela limitait également ma capacité à sortir ; je refusais des invitations car dans les bars et les restaurants, il n’y a pas toujours de chaises capables de supporter mon poids », a-t-il déclaré.

 

Marcos Lucena raconte comment le harcèlement et le manque d’oxygène au cerveau l’ont conduit à des situations critiques, tandis que son entourage le stigmatisait : « Je suis allé voir des psychologues ; j’étais en traitement psychiatrique. Ils ont commencé à me traiter de « gros » et cela a blessé ma fierté ; c’était difficile de m’asseoir sur une chaise en plastique. » Marcos se fait l’écho de sa mère, infirmière en chirurgie, qui voit chaque jour comment les patients ont l’impression de suffoquer sur des brancards qui ne peuvent pas les supporter.

 

Même émigrer est une expérience terrifiante, comme l’admet Anthony Rauseo, qui se demandait comment se passerait son vol alors qu’il pesait 168 kilos. Il raconte également les difficultés rencontrées dans les centres de soins. « Il est très difficile d’accéder aux examens et le personnel n’est pas préparé à ces cas ; ils m’ont souvent malmené les bras pour me faire une prise de sang. »

 

Cette vulnérabilité physique décrite par les patients rejoint la position technique de la profession médicale. L’endocrinologue Félix Saavedra soutient que l’obésité de classe III doit être considérée comme une pathologie nécessitant des besoins particuliers, car l’environnement physique au Venezuela n’est pas conçu pour la diversité corporelle. « Ce sont des patients qui rencontrent des difficultés dans leur vie quotidienne : enfiler des t-shirts et des pantalons, trouver des vêtements adaptés, monter dans des véhicules et utiliser les toilettes », explique-t-il. Dans le secteur de la santé, Saavedra met en garde contre le manque d’équipements renforcés dans les infrastructures hospitalières actuelles.

 

« Si vous disposez d’une civière conçue pour supporter 80 ou 90 kg, vous ne pouvez pas y placer un patient de 120 kg, car il y a un risque qu’elle cède et blesse le patient. Il faut savoir exactement où vous allez positionner le patient et approximativement combien de kilos votre civière peut supporter », explique-t-il.

 

Au-delà des obstacles physiques, le médecin souligne que le manque d’espaces adaptés alimente la stigmatisation sociale : « Même entrer dans une piscine est un défi pour eux, car ils se demandent alors : “Est-ce une échelle de bateau ?” Si c’est le cas, alors non. Toutes ces situations ont conduit le patient à se sentir très stigmatisé. »

 

Le cadre juridique : un droit social qui n’est pas respecté

 

Si les infrastructures physiques ne sont pas adaptées aux citoyens en surpoids, c’est parce que le cadre juridique a laissé un vide en matière de protection. L’ironie est que les lois vénézuéliennes promettent ce que le système refuse. La Constitution (art. 83) définit la santé comme un droit social fondamental, mais Isandra Villegas, spécialiste en gestion publique et mobilité, souligne que les espaces sont conçus sur la base de tailles moyennes qui ignorent la réalité :

 

« Les bancs, les transports, les parcs et les sièges dans les restaurants ou les cinémas sont souvent étroits, ce qui cause une gêne aux personnes en surpoids. »

 

Villegas souligne que la loi sur les personnes handicapées (2007) n’inclut pas explicitement les personnes en surpoids, ce qui limite son application. Elle ajoute que la norme COVENIN 1588-88 sur le mobilier urbain reste ancrée dans des mesures qui n’offrent aucune adaptation. En comparant avec d’autres pays, Villegas met en évidence ce retard :

 

« À l’échelle mondiale, certains pays font des progrès en matière d’inclusion : aux États-Unis, des normes ergonomiques inclusives sont appliquées dans les transports et les aéroports ; au Royaume-Uni, les transports et les parcs comprennent des sièges prioritaires et plus larges ; le Canada intègre des dimensions minimales dans les codes du bâtiment ; et l’Australie adapte les sièges dans les hôpitaux, les écoles et les transports. Ces pratiques mettent en évidence le retard du Venezuela ».

 

Ce vide législatif est confirmé par l’ingénieur Gustavo Farache, président de la Chambre de la construction de l’État de Carabobo : « Nous sommes favorables et soutenons toute proposition qui aidera le pays, mais il n’existe rien, pour autant que je m’en souvienne, qui soit lié à l’obésité ou qui y remédie dans le pays », a-t-il déclaré. María Isabel Agostini, présidente de l’Association vénézuélienne pour l’étude de l’obésité, affirme que le pays n’a pas suivi le rythme des soins requis pour les personnes vivant avec cette condition. « Récemment, le service d’endocrinologie de l’Hôpital militaire a ouvert une unité distincte pour les patients souffrant d’obésité, mais la technologie est très rudimentaire. Ils n’ont pas beaucoup d’options. »

 

Faim et surpoids : le paradoxe de la malnutrition

 

Ce manque d’infrastructures et de législation se heurte de front à une urgence épidémiologique. Le Dr Ronnie Villasmil, chirurgien bariatrique, alerte sur le fait que l’obésité touche désormais 30 % des Vénézuéliens et a, ces dernières années, dépassé la malnutrition infantile. Pour le Dr Marianella Herrera, directrice de l’Observatoire vénézuélien de la santé, il s’agit du « double fardeau de la malnutrition » : des corps en surpoids souffrant d’anémie sévère en raison d’une alimentation dictée par ce que leur budget leur permet d’acheter.

 

En raison de leur faible pouvoir d’achat, les Vénézuéliens ont remplacé les protéines par des glucides bon marché, selon Luisa Rodríguez Táriba, présidente de Sinergia, qui rapporte que la crise a conduit à remplacer l’eau par des boissons gazeuses — faute de gaz pour la faire bouillir — et l’eau de cuisson des pâtes par du lait dans les biberons, normalisant ainsi la vue d’enfants « potelés » mais malnutris. Elle souligne également que la structure sociale et les problèmes de sécurité au Venezuela ont exacerbé le manque d’activité physique. « Le problème de l’insécurité a poussé les gens à s’enfermer chez eux, ce qui se traduit par une mobilité réduite et une activité physique moindre. »

 

L’obésité s’accompagne d’hypertension et de stéatose hépatique non alcoolique, des complications qui, selon Villasmil, ne peuvent pas toujours être résolues, même par la chirurgie bariatrique. C’est pourquoi il lance un appel urgent à renforcer le dépistage : au cours des trois dernières années, son équipe a opéré plus de 300 patients, dont la majorité est âgée de 35 à 45 ans.

 

Villasmil propose que le Venezuela suive l’exemple de pays comme la Chine ou les États-Unis, en mettant en œuvre des politiques publiques spécifiques pour garantir des programmes obligatoires de traitement et d’exercice physique : « une voie vers laquelle l’ensemble du secteur de la santé vénézuélien devrait tendre ».

 

Réparer la relation avec le corps et l’environnement

 

Mais les dommages causés par un système d’exclusion se mesurent également en termes de santé mentale. La société vénézuélienne « vit dans une atmosphère d’hostilité » envers les personnes en surpoids, note la psychologue Anyibeth Sequera. Le stress chronique augmente le taux de cortisol et favorise la consommation de sucre comme mécanisme de survie : « Ce n’est un secret pour personne que la population vénézuélienne est soumise à un fardeau de stress et d’incertitude qui, de toute évidence, fait grimper le taux de cortisol, poussant les gens à rechercher le sucre ».

 

Sequera soutient que le manque de services de base paralyse la vie : « Entraver les activités quotidiennes d’un individu — comme le manque d’accès aux services publics, aux transports en commun, aux chaises, aux vêtements, ou le fait d’être confronté à la critique, aux moqueries et au harcèlement. Nous devons sortir les personnes en surpoids de ce schéma… qui relève en réalité de la survie. » Elle plaide pour que le système public offre un refuge et des outils de régulation émotionnelle : « Il est important de proposer des techniques et des espaces qui favorisent un sentiment de sécurité afin que les gens puissent trouver refuge, calme, bienveillance et compassion envers eux-mêmes. »

 

La psychologue Scarlet Celis convient que la prise de poids masque souvent de vieilles blessures ou des traumatismes gérés par la gratification immédiate que procure la nourriture. Sans un soutien complet, le patient finit par devenir son propre juge dans un environnement social punitif.

 

C’est pourquoi le nutritionniste sportif Luis Guillermo Ojeda souligne que la prévention ne peut être dissociée des droits de l’homme : « Nous avons besoin de meilleures infrastructures, d’équipements médicaux adaptés et d’une formation du personnel de santé avec une approche plus humaine et holistique. Il ne s’agit pas seulement de poids, mais de comprendre le contexte global de la personne et de l’aider à améliorer sa santé sans perdre de vue sa dignité ». Ojeda, qui identifie la cause profonde dans une culture éducative qui récompense par de la malbouffe, propose un modèle multidisciplinaire garantissant un traitement digne.

 

Sur la base des déclarations et des témoignages issus de cette recherche, on conclut qu’il est urgent de cesser de considérer l’obésité sous l’angle du blâme et de commencer à la traiter avec science et sensibilité. Le Plan spécial de l’État pour la santé et la vie 2026 mentionne des améliorations des infrastructures, mais la question demeure : les personnes en surpoids seront-elles prises en compte ? Y a-t-il de la place pour nous tous dans ce Venezuela, ou allons-nous continuer à construire un pays où la taille du corps détermine qui a droit aux soins de santé ?

 

 

 

Cet article a été rédigé dans le cadre du programme de bourses de journalisme Forus. Pour en savoir plus, cliquez ici