2026-06-01
Récits fondés sur les données : comment la société civile transforme le plaidoyer en faveur de l’APD et de la coopération mondiale
Forus a animé la session interactive « Récits fondés sur les données : façonner l’APD et la coopération mondiale », créant un espace dynamique pour explorer la manière dont les organisations de la société civile (OSC) utilisent les données afin de renforcer leur communication, leur plaidoyer et l’engagement du public.
La récente réduction sans précédent de 23,1 % de l’Aide publique au développement (APD) à l’échelle mondiale affecte déjà certaines des communautés les plus vulnérables de la planète. Dans le même temps, le soutien du public à l’aide et à la coopération internationale est mis à l’épreuve par la désinformation, la polarisation et des récits simplifiés qui fragilisent la confiance dans la solidarité mondiale.
Les principaux thèmes abordés lors du webinaire comprenaient :
- Comment les données peuvent nous aider à mieux comprendre les attitudes du public à l’égard de l’APD et de la coopération internationale ;
- Comment communiquer sur l’impact humain des réductions de l’aide pour les personnes et les communautés ;
- Comment transformer les données en stratégies de communication et de plaidoyer plus solides ;
- Des exemples présentés par les membres et partenaires de Forus sur les approches d’engagement du public et de solidarité internationale.
Cette rencontre a mis en évidence une évolution dans la manière dont la société civile aborde le plaidoyer et la communication : les données ne sont plus l’apanage des chercheurs, mais deviennent un outil central pour les organisations qui cherchent à influencer les politiques publiques, à renforcer le soutien citoyen et à demander aux gouvernements de respecter leurs engagements en matière de développement.
La session a été ouverte conjointement par Bibbi Abruzzini, coordinatrice Communication et Campagnes, et Jennifer Franco Rodríguez, chargée de l’Engagement des membres et de la Gestion du réseau, toutes deux chez Forus. Elles ont présenté l’APD et la coopération internationale comme des sujets dont la portée dépasse largement le cadre du réseau lui-même.
Des données au récit : trois approches, un même constat
Bien que chaque intervenant ait abordé le défi depuis un contexte national et organisationnel distinct, leurs contributions ont convergé vers une même idée : les données seules ne provoquent pas le changement ; c’est le récit qui le permet. Ce qui transforme les données en changement, c’est le cadre narratif à travers lequel elles sont communiquées.
Claudia Lynch, responsable du projet Worldview chez Dóchas, l’Association irlandaise des organisations de développement et d’action humanitaire, a montré que même dans un contexte où le soutien public est relativement élevé, un déficit de connaissances peut compromettre la durabilité de ce soutien à long terme.
Worldview est un projet de recherche national représentatif sur l’engagement du public, conçu comme une ressource pour les membres et parties prenantes de Dóchas afin d’approfondir leur compréhension du public irlandais et leur dialogue avec celui-ci sur les questions d’aide au développement, de pauvreté mondiale, d’égalité et de justice. Les recherches annuelles de Worldview permettent d’identifier :
- Les croyances et attitudes actuelles du public irlandais concernant l’aide au développement ;
- Les contenus, styles et canaux de communication les plus susceptibles de renforcer le soutien à l’aide au développement ;
- Les facteurs qui favorisent le soutien à la coopération internationale pour le développement ;
- Les leviers permettant de faire évoluer les attitudes et les comportements du public ;
- Des segments d’audience clairement identifiables, accompagnés d’analyses ciblées pour mieux les mobiliser.
Comme l’a souligné Lynch : « En comprenant les différentes perspectives des publics, les organisations peuvent utiliser des récits plus ciblés, fondés sur les données, et adapter leurs messages de manière plus efficace », transformant ainsi la recherche en un outil pratique pour l’ensemble des équipes.
Segmenter les publics, comprendre leurs valeurs et leur parler d’une manière personnelle et humaine plutôt qu’institutionnelle.
Marie-Pierre Liénard, responsable de la communication chez Coordination SUD, la plateforme française des ONG de solidarité internationale, a montré à quoi ressemble concrètement une réponse fondée sur les données. Face à un changement décisif de l’opinion publique française, Coordination SUD n’a pas choisi de se réfugier dans des messages familiers.
Au contraire, l’organisation a utilisé les données pour identifier quels publics pouvaient encore être touchés et quels arguments résonnaient réellement auprès d’eux. Revenant sur l’audace que ce changement a exigée, Liénard a déclaré :
« La campagne sur laquelle nous travaillons actuellement est très différente de ce que nous faisons habituellement. Il s’agit vraiment de prendre du recul, de sortir de notre zone de confort et d’essayer d’atteindre et d’influencer ce segment de la population, afin de le rapprocher des enjeux de la solidarité internationale. »
L’objectif de cette campagne, selon Liénard, est de replacer la solidarité internationale dans le débat public, en rendant visible une opinion majoritaire qui existe déjà mais qui s’est progressivement faite plus discrète.
Antoinette Van Hauten, chargée de recherche sur le financement du développement au sein des départements Plaidoyer, Recherche et Programmes du CNCD-11.11.11, la plateforme belge des ONG de développement et d’action humanitaire, a apporté le cadre théorique reliant ces différentes approches. Si Lynch a montré à qui parler et Liénard quoi dire, Van Hauten a expliqué pourquoi certains messages fonctionnent et d’autres non.
S’appuyant sur la linguistique cognitive et les neurosciences — notamment sur les travaux fondateurs de George Lakoff et son ouvrage de référence Don’t Think of an Elephant — son intervention a proposé un cadre d’analyse permettant de comprendre comment le cadrage influence la perception du public.
Décrivant l’évolution du contexte politique, Van Hauten a observé :
« Dans le passé, l’APD était ignorée. Aujourd’hui, l’APD est devenue un symbole et une cible. »
Selon elle, cette évolution exige une réponse proactive et stratégique de la part de la société civile.
« Au lieu de simplement répondre aux critiques dans le cadre narratif de nos adversaires et avec leurs propres mots, nous devons toujours proposer notre propre récit alternatif puissant. Il faut constamment imposer un cadre positif et mobilisateur plutôt que de simplement répondre aux critiques que nous recevons de nos adversaires. »
En regardant vers l’avenir, Van Hauten a également souligné l’importance d’une communication collective et cohérente :
« Le plan consiste à formaliser une coalition de nos membres et organisations alliées afin de garantir que nous répétions les mêmes messages, toujours fondés sur les mêmes valeurs nourricières. »
Qu’en est-il de celles et ceux les moins sensibles à la solidarité internationale — les personnes désengagées ou non convaincues ?
L’argument avancé était que les ignorer complètement constitue en soi un risque : laissée sans réponse, cette frange peut se transformer en une force influente et difficile à contrôler dans l’opinion publique.
La réponse, ont suggéré les intervenants, n’est pas la réfutation mais une vérité proactive — des récits affirmatifs suffisamment puissants pour contourner la désinformation et faire évoluer progressivement les perceptions erronées.
La coopération est normale
La Coordinadora de Organizaciones para el Desarrollo et le Réseau des Coordinadoras autonomes d’ONGD alertent : « nous vivons des temps étranges, très étranges. Des temps où nous devons nous rappeler que la solidarité, l’entraide et la coopération sont ce qui devrait être considéré comme normal. » Elles soulignent également que « criminaliser la solidarité est étrange ».
À travers leur nouvelle initiative Es lo normal, elles défendent les politiques publiques de coopération au développement et insistent sur le fait que l’universalité des droits humains est non négociable, et que le soutien aux plus vulnérables ne peut dépendre de la nationalité, du lieu de naissance ou du statut administratif. L’humanité ne devrait admettre aucune exception : la coopération est normale.
Cet appel fait fortement écho aux discussions mondiales sur le développement mené au niveau local et sur des partenariats plus équitables. Dans ce contexte, le Dr Moses Isooba, vice président de Forus et directeur exécutif du Uganda National NGO Forum (UNNGOF), a partagé l’Appel à l’action de l’OCDE sur le développement mené localement, portant sur le transfert du pouvoir, des financements et de la prise de décision vers les acteurs locaux, afin de rendre les partenariats plus équitables, responsables et concrets.