(c) Alain Nkingi
2026-05-15
Les femmes des Grands Lacs : des artisanes de la paix indispensables, mais toujours exclues du pouvoir
Dans la région des Grands Lacs africains – où les conflits armés se poursuivent dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et où la fragilité politique persiste au Burundi –, les processus de paix restent largement dominés par les hommes. Pourtant, au-delà des salles de négociation officielles, ce sont souvent les femmes qui soutiennent les communautés, apaisent les tensions et rétablissent la confiance sociale bien après l’échec des accords politiques.
Sur le terrain, leur rôle n’est pas secondaire : il est fondamental.
Du Burundi à la RDC, les femmes participent activement à la médiation communautaire, aux systèmes d’alerte précoce, au soutien psychosocial et aux initiatives économiques locales. Leur travail reflète l’esprit de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en 2000, qui a officiellement reconnu le rôle essentiel des femmes dans la prévention des conflits et la consolidation de la paix.
Plus de deux décennies plus tard, les faits sont clairs : la participation des femmes n’est pas symbolique — elle renforce directement les résultats en matière de paix. Selon le portail de données « Femmes, paix et sécurité » d’ONU Femmes, les accords de paix ont 20 % plus de chances de durer au moins deux ans et 35 % plus de chances de durer 15 ans lorsque les femmes y sont impliquées de manière significative.
Pourtant, malgré cela, les femmes restent systématiquement exclues. Selon les faits et chiffres mondiaux d’ONU Femmes sur les femmes, la paix et la sécurité, les femmes ne représentaient que 7 % des négociateurs, 14 % des médiateurs et 19 % des signataires dans les principaux processus de paix à l’échelle mondiale en 2024.
« La résolution promeut l’égalité comme condition d’une paix durable. En bref, une paix durable et inclusive est impossible sans les femmes », déclare Jeanne Irakoze, membre de Femmes unies pour la paix dans la région des Grands Lacs (FUP-GL).
Cette réalité se retrouve dans l’est de la RDC, où le conflit continue de déplacer des millions de personnes. Pour Mululu Kisonia Rachel, point focal de la Synergie des femmes pour la paix et la sécurité (Synergie-FPS) au Nord-Kivu, l’engagement des femmes persiste malgré l’insécurité.
« Ma joie est de voir les femmes continuer à s’engager dans la consolidation de la paix et la prévention des conflits sans violence », dit-elle.
La paix construite au niveau communautaire
Dans les contextes fragiles et touchés par les conflits, les femmes opèrent souvent loin de la visibilité politique, mais au cœur des mécanismes locaux de stabilité.
Au Burundi, leur présence sur les marchés, au sein d’associations et de réseaux informels leur permet de détecter les premiers signes de tension — souvent avant même que les autorités n’interviennent.
« Elles parviennent à éteindre les conflits avant qu’ils ne dégénèrent », explique Jeanne Irakoze.
En RDC, des initiatives menées par des femmes se sont développées dans des zones touchées par le conflit telles que Goma, où des cycles de violence ont à plusieurs reprises fracturé les communautés. Des groupes de femmes, des acteurs confessionnels et des réseaux de la société civile organisent des sessions de dialogue, des campagnes de sensibilisation et des initiatives de réconciliation visant à rétablir la confiance.
Ces efforts localisés sont essentiels dans une région où les accords de paix formels ne se traduisent souvent pas par une stabilité concrète.
Comme l’a déclaré l’activiste congolaise et lauréate du Prix des droits de l’homme des Nations unies 2023 Julienne Lusenge : « Les femmes congolaises ne sont plus des victimes ; elles sont des actrices du changement. »
L’autonomisation économique comme outil de stabilité
Au-delà de la médiation, les femmes s’attaquent aux causes structurelles profondes des conflits — notamment la pauvreté, les inégalités et l’exclusion.
Au Burundi et en RDC, les femmes dirigent des coopératives agricoles, des groupes d’épargne, des initiatives de formation professionnelle et des petites entreprises qui renforcent la résilience des ménages et réduisent les tensions économiques.
Dans certaines communautés, des femmes issues de groupes historiquement divisés collaborent à des projets agricoles communs, mettant en commun leurs ressources et répartissant les bénéfices collectivement — une forme concrète de réconciliation qui va au-delà du dialogue.
Ces efforts sont particulièrement cruciaux dans une région où la marginalisation économique alimente souvent l’instabilité.
Selon le rapport de la Banque mondiale sur la fragilité, les conflits et la violence, l’exclusion économique et les inégalités comptent parmi les principaux facteurs des cycles de conflits récurrents à l’échelle mondiale.
Les femmes jouent également un rôle central dans le relèvement social. Au Nord-Kivu, des organisations dirigées par des femmes apportent un soutien psychosocial aux survivantes de violences, notamment par le biais d’un accompagnement psychologique et d’initiatives de guérison communautaire.
« Ce sont des femmes qui s’engagent dans la guérison mentale », explique Rachel Mululu.
Une exclusion persistante des processus décisionnels
Malgré leurs contributions, les femmes restent largement exclues des négociations de paix officielles et des espaces de prise de décision politique.
« Dans de nombreux espaces de négociation, plus de 90 % des participants sont encore des hommes », note Rachel Mululu.
Les obstacles sont structurels : des normes patriarcales bien ancrées, un accès limité à la formation officielle en médiation, des contraintes financières et la charge disproportionnée du travail de soins non rémunéré. Même là où des cadres juridiques existent, leur mise en œuvre laisse souvent à désirer.
Au Burundi, par exemple, la Constitution impose une représentation minimale de 30 % de femmes aux postes élus et nommés. Pourtant, les femmes restent sous-représentées dans les fonctions clés de l’exécutif et de la prise de décision.
« Les fonctions de direction sont encore associées aux hommes », explique Jeanne Irakoze.
Les risques sécuritaires aggravent encore ces difficultés. Dans toutes les zones touchées par les conflits, les femmes engagées dans la vie publique sont confrontées à des menaces, à l’intimidation et à la violence sexiste.
La tendance mondiale s’aggrave. Selon un récent rapport d’ONU Femmes sur les impacts des conflits, les violences sexuelles liées aux conflits ont augmenté de 50 % à l’échelle mondiale en 2023, soulignant les risques accrus auxquels sont confrontées les femmes dans les situations de crise.
La société civile, une force essentielle
Dans ce contexte, les organisations de la société civile jouent un rôle décisif pour faire progresser la participation des femmes à la consolidation de la paix.
Action pour le développement et l’intégration régionale (ADIR), membre du Réseau des plateformes d’ONG d’Afrique centrale (REPONGAC), se concentre sur l’éducation des filles et l’autonomisation économique des femmes en tant que moteurs clés de la stabilité à long terme.
Pour Emile Nduwimana, secrétaire exécutif de la plateforme, ces investissements sont essentiels :
« L’éducation permet aux femmes de participer activement à la vie publique et de promouvoir les valeurs de tolérance et de coexistence pacifique. »
Cependant, des écarts importants subsistent. Les organisations dirigées par des femmes fonctionnent souvent avec des moyens financiers limités, un accès restreint aux instances décisionnelles et des pressions croissantes sur l’espace civique dans des contextes fragiles.
Selon les données mondiales sur l’espace civique du CIVICUS Monitor, de nombreux pays de la région des Grands Lacs sont confrontés à de sérieuses restrictions des libertés civiques, ce qui limite encore davantage la capacité de la société civile — y compris des groupes dirigés par des femmes — à fonctionner efficacement.
Renforcer la participation des femmes nécessite donc non seulement un renforcement des capacités, mais aussi des investissements soutenus, une volonté politique et la protection de l’espace civique.
Une paix durable reste impossible sans les femmes
Malgré ces contraintes, les femmes de toute la région des Grands Lacs continuent chaque jour de soutenir les efforts de paix au niveau communautaire.
« Une femme ne peut pas abandonner. Les femmes donnent la vie. Les femmes éduquent. Les femmes aiment la paix et le développement », insiste Rachel Mululu.
Leur travail révèle une réalité souvent négligée dans la diplomatie de haut niveau : la paix ne se construit pas uniquement par le biais d’accords internationaux ou de négociations entre élites. Elle se construit à travers des actes quotidiens de médiation, de solidarité et de résilience au sein des communautés.
Dans une région encore marquée par les déplacements de population, l’insécurité et l’incertitude politique, reconnaître et soutenir le leadership des femmes n’est pas simplement une question d’égalité — c’est une nécessité stratégique.
Sans les femmes, les efforts de paix risquent de rester incomplets. Avec elles, les fondements d’une paix durable et inclusive deviennent possibles.
Cet article a été rédigé dans le cadre du programme de bourses de journalisme Forus. Pour en savoir plus, cliquez ici