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2026-06-01
Les espaces civiques sous pression dans la région des Grands Lacs : entre restrictions et autocensure
Dans la région des Grands Lacs, s'exprimer librement devient un exercice d'équilibre – parfois entre la liberté d'expression et la sécurité personnelle. Confrontés à des restrictions administratives, à des pressions politiques et à une situation sécuritaire tendue, les journalistes et les acteurs de la société civile évoluent dans un environnement de plus en plus contraignant.
Selon le CIVICUS Monitor, plusieurs pays de la région figurent parmi ceux où l’espace civique est classé comme « réprimé » ou « fermé », ce qui indique des restrictions importantes des libertés fondamentales.
En République démocratique du Congo (RDC), par exemple, l’espace civique est qualifié de « réprimé » dans le rapport de mars 2025 intitulé CIVICUS Watchlist – RDC.
Restrictions multiples et structurelles
Pour les personnes interrogées, ces contraintes prennent diverses formes : limitations administratives, intimidations, arrestations arbitraires ou restrictions de financement. « Il existe de nombreuses restrictions, notamment en matière d’accès à l’information, de liberté d’exprimer une opinion contraire à celle du pouvoir en place et de libre échange de vues lors d’un débat télévisé », explique un observateur.
Au Burundi, certaines organisations de la société civile ont vu leurs activités suspendues ou strictement réglementées. Alors que des organisations telles que PARCEM ou OLUCOME tentent de reprendre leurs activités depuis 2020, leurs initiatives sont régulièrement entravées par des refus d’autorisation ou des interruptions de leurs opérations.
Aujourd’hui, les organisations peuvent travailler sur des questions liées au développement local ou à l’entrepreneuriat, mais se heurtent à des obstacles majeurs lorsqu’il s’agit de gouvernance, de corruption ou de droits de l’homme.
Un contexte régional tendu
Cette tendance ne se limite pas à un seul pays. Dans toute la région des Grands Lacs, les préoccupations en matière de sécurité nationale sont régulièrement invoquées pour justifier des restrictions aux libertés civiles.
Selon le Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), plusieurs pays de la région se classent parmi les derniers en matière de liberté de la presse, ce qui reflète un environnement difficile pour les journalistes.
Parallèlement, des organisations telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch documentent régulièrement des cas d’intimidation, de détention arbitraire ou de harcèlement à l’encontre d’acteurs de la société civile.
Des mécanismes de soutien qui restent limités
Face à ces défis, des mécanismes d’alerte et de soutien existent bel et bien, mais restent insuffisants. Des réseaux régionaux mettent en place des systèmes d’alerte précoce et d’aide juridique, tandis que certaines organisations locales offrent un soutien aux journalistes qui ont été arrêtés ou menacés.
Cependant, comme le souligne un militant de la société civile, « ces mécanismes restent limités compte tenu de l’ampleur des besoins ».
L’autocensure comme réflexe de survie
Dans ce contexte, l’autocensure devient peu à peu une stratégie de survie.
« Il faut savoir quand se retenir et s’aligner sur le discours dicté par les dirigeants, et quand il faut prendre la parole », explique Jessé Busomoke. Selon lui, cette dynamique dépasse désormais le seul cadre des journalistes : « Cette autocensure est devenue un réflexe de survie dans la société. »
Ce phénomène est largement observé dans toute la région. Au Burundi, certains acteurs préfèrent les forums de discussion informels pour aborder des sujets sensibles, évitant ainsi les plateformes publiques plus exposées. En RDC et au Rwanda, les médias contournent souvent les sujets politiquement sensibles ou adaptent leur couverture.
Des contextes nationaux contrastés
Malgré ce tableau inquiétant, des tendances contrastées se dessinent.
En RDC, certains progrès ont été observés à la suite des récentes transitions politiques, avec une relative ouverture du paysage médiatique – bien que ces avancées restent fragiles, en particulier dans les zones de conflit de l’est du pays.
Au Burundi, des signes d’ouverture ont également été relevés, notamment avec le retour progressif de certains acteurs de la société civile. Cependant, l’espace reste limité et fortement surveillé, comme le souligne le CIVICUS Monitor – Burundi.
La société civile : entre résilience et contraintes
Malgré les restrictions, la société civile continue de se réorganiser. « La société civile burundaise tente de retrouver sa place dans le débat public, même s’il reste encore un long chemin à parcourir », explique un acteur local.
Pour de nombreux observateurs, il est essentiel que les organisations de la société civile soient reconnues comme des partenaires de développement plutôt que comme des adversaires. « Là où les OSC ne peuvent pas travailler librement, le risque de fragilité sociale est réel », souligne un analyste.
Un équilibre fragile
L’évolution de l’espace civique dans la région dépendra largement de la capacité des États à concilier les impératifs de sécurité et le respect des libertés fondamentales.
Mais dans un contexte où s’exprimer peut exposer les personnes à des risques réels, une question demeure :
qui peut encore s’exprimer librement — et à quel prix ?
Avertissement : cet article a été rédigé dans le cadre du programme de bourses journalistiques Forus. Pour en savoir plus, cliquez ici