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Un point de vue de la société civile sur les raisons pour lesquelles une participation significative, la responsabilité et une gouvernance inclusive sont essentielles pour transformer les engagements en matière de droits des femmes et de développement durable en changements concrets pour les communautés. Cet entretien a été réalisé dans le cadre du programme de journalisme Forus.
2026-07-17
Latifa Souflani : « L'influence ne se résume pas à occuper un siège à la table des décideurs : elle se construit grâce à la mobilisation citoyenne. »
— Pouvez-vous citer des exemples où votre action, votre plaidoyer ou votre leadership ont contribué à influencer une politique publique ou une décision gouvernementale ?
Au fil de mon engagement au sein de la société civile, j’ai appris qu’influencer les politiques publiques ne se résume pas à occuper des postes décisionnels. Cela passe aussi par la mobilisation citoyenne, par les connaissances acquises sur le terrain, par la création d’alliances et par la capacité à faire entendre la voix de groupes dont les réalités sont trop souvent absentes des instances décisionnelles. C’est cet esprit qui a guidé mon engagement au sein du mouvement pour les droits des femmes au Maroc et, plus largement, au sein de la société civile africaine. J’ai commencé en tant que militante au sein d’une organisation féministe avant d’en devenir la présidente pendant plusieurs années, une expérience qui m’a permis de participer à plusieurs actions de plaidoyer qui ont contribué à faire évoluer le débat public et certaines politiques en faveur des droits des femmes.
L’une de mes expériences les plus marquantes a été mon implication au sein de la Coalition « Printemps de la dignité ». Ensemble, nous avons rédigé des notes d’orientation, formulé des propositions de réforme législative, organisé des rencontres avec des décideurs publics et mené des campagnes de mobilisation citoyenne à l’échelle nationale, notamment des actions symboliques telles que la chaîne humaine de solidarité avec les survivantes de violences, la Marche blanche et la Marche orange — des initiatives qui ont contribué à renforcer la visibilité des revendications des femmes et à inscrire durablement la lutte contre les violences sexistes à l’ordre du jour public. J’ai également contribué aux efforts de plaidoyer en faveur de la réforme du Code de la famille : grâce à mon travail au sein de l’IPDF (Initiatives pour la protection des droits des femmes) et de coalitions nationales, nous avons fait avancer des propositions concernant le mariage des enfants, la tutelle légale, le partage des biens entre époux, les droits des mères célibataires et l’accès des femmes à la justice. Et dans le cadre du programme « Villes sûres et espaces publics sûrs » d’ONU Femmes, nous avons mené des processus participatifs avec des habitantes de la médina de Fès afin d’identifier les obstacles à leur mobilité et à leur sécurité dans l’espace public ; ces recommandations ont permis d’intégrer davantage la perspective de genre dans certaines politiques territoriales.
Depuis 2009, grâce à mon engagement au sein du Mouvement pour une démocratie paritaire (MPDP), j’ai contribué à la conception et à la mise en œuvre de stratégies de plaidoyer en faveur de l’égalité des sexes et du renforcement de la participation politique des femmes au Maroc — en participant à la rédaction de mémorandums, de prises de position et de propositions de réforme qui ont alimenté le dialogue avec les décideurs publics et contribué à l’évolution du cadre législatif en matière de parité et de représentation politique. Mon travail s’est concentré sur la mise en place d’approches multipartites, réunissant les institutions publiques, les partis politiques, les organisations de la société civile et les médias, afin de promouvoir un environnement plus favorable au leadership des femmes et à une gouvernance inclusive — des efforts qui ont contribué à améliorer l’accès des femmes aux mandats électifs et aux postes à responsabilité au sein des institutions représentatives. Parmi les initiatives phares auxquelles j’ai contribué figure une caravane nationale de sensibilisation, déployée à travers le Royaume pour renforcer la mobilisation citoyenne autour des principes d’une démocratie fondée sur la parité entre les sexes, un engagement qui, aux côtés de celui d’autres femmes dirigeantes, a contribué à créer un terrain fertile pour la création de l’Académie des femmes dirigeantes au Maroc.
Enfin, je tiens à mettre en avant mon expérience à l’Espace Associatif, où j’exerce actuellement mon deuxième mandat de présidente. Dans le cadre d’un projet soutenu par Forus, j’ai mené un processus de plaidoyer en faveur du droit à l’éducation dans la province de l’Al Haouz, durement touchée par le séisme de 2023, en mobilisant les organisations de la société civile, les élus communaux et provinciaux, ainsi que les administrations territoriales autour d’un accès équitable à l’éducation. Ce plaidoyer s’est appuyé sur les besoins exprimés par les habitants des villages les plus isolés, dont beaucoup restent difficiles d’accès en raison d’un manque d’infrastructures routières adéquates. Grâce au dialogue, à la consultation et à des recommandations ancrées dans les réalités du terrain, il a contribué à sensibiliser les autorités territoriales et à orienter leurs priorités d’intervention en faveur d’un meilleur accès à l’éducation dans les zones les plus marginalisées. Ces expériences m’ont convaincue qu’un plaidoyer efficace repose sur la combinaison d’une solide connaissance des réalités locales, de la constitution de coalitions solides et d’un dialogue soutenu avec les institutions publiques.
— Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis à relever pour renforcer l’influence et la participation des femmes africaines à l’élaboration des politiques publiques ?
Le principal défi aujourd’hui n’est plus simplement d’augmenter le nombre de femmes présentes au sein des institutions, mais de renforcer leur capacité à influencer véritablement les décisions et les politiques publiques. La persistance de normes sociales et culturelles qui associent encore le pouvoir politique aux hommes reste un obstacle majeur — les femmes disposent souvent de moins de ressources financières, de réseaux d’influence plus limités et ont un accès plus difficile aux espaces où les décisions sont réellement prises. Un autre défi réside dans le fossé entre la représentation et le pouvoir réel : même là où la présence des femmes au sein des institutions s’accroît, elles restent sous-représentées aux postes de direction et dans les instances de prise de décision stratégiques. La violence politique et numérique constitue également une préoccupation croissante, et les femmes des zones rurales, les jeunes femmes et celles issues de groupes marginalisés continuent de se heurter à des obstacles spécifiques qui limitent leur participation effective.
— Quelles stratégies ou approches se sont avérées efficaces pour surmonter ces défis ? Avez-vous des exemples concrets ?
L’expérience montre que les avancées les plus significatives en matière d’influence des femmes sur les politiques publiques résultent rarement d’une mesure isolée — les stratégies les plus efficaces combinent généralement une réforme institutionnelle, le renforcement du leadership des femmes, la mobilisation citoyenne, l’action collective et le dialogue avec les décideurs. L’une des approches les plus efficaces a consisté à mettre en place des mécanismes facilitant l’accès des femmes aux instances décisionnelles. Le Rwanda s’impose ici comme une référence majeure : grâce à des mécanismes garantissant une forte représentation des femmes au sein des institutions politiques, le pays affiche aujourd’hui l’un des taux les plus élevés de femmes parlementaires au monde, une présence qui a contribué à faire progresser les politiques en matière de violence sexiste, de santé maternelle et de droits économiques des femmes. L’Afrique du Sud offre un autre exemple : les réformes internes menées par plusieurs partis politiques en faveur de la parité hommes-femmes parmi les candidatures ont durablement accru la présence des femmes dans les processus décisionnels, tandis qu’au Nigeria, des programmes de mentorat et de formation ont permis aux femmes de développer des compétences en matière de négociation, de gouvernance locale et de leadership politique, facilitant ainsi leur accès à des responsabilités au niveau communautaire.
Une autre stratégie particulièrement efficace repose sur la création de coalitions et la formation d’alliances. En Ouganda, des partenariats entre des organisations de la société civile et des femmes parlementaires ont permis de mener à bien plusieurs réformes en faveur de l’égalité des sexes — une expérience qui montre que l’influence des femmes est souvent plus forte lorsqu’elle s’exerce de manière collective et organisée. Au Maroc, plusieurs expériences démontrent également l’efficacité de cette approche : la réforme du Code de la famille n’aurait probablement pas été possible sans des années de mobilisation des associations de femmes, des consultations citoyennes et des propositions de réforme fondées sur l’expérience de terrain, ce qui montre qu’une société civile structurée, capable de produire des analyses solides et d’engager le dialogue avec les institutions, peut contribuer directement à l’évolution des politiques publiques.
Mon propre parcours m’a convaincue de la force de l’action collective. Au sein de la Coalition « Printemps de la dignité », nous avons combiné plusieurs formes de plaidoyer — rédaction de mémorandums de réforme, dialogue avec les pouvoirs publics, campagnes nationales de sensibilisation et mobilisation citoyenne, notamment la chaîne humaine de solidarité avec les survivantes de violences, la Marche blanche et la Marche orange — qui ont permis de rendre visibles les revendications des femmes, de sensibiliser largement l’opinion publique et de contribuer à ancrer durablement la lutte contre les violences faites aux femmes dans l’agenda politique national. J’ai également pu constater de mes propres yeux l’importance de produire des connaissances issues du terrain : grâce au Centre Batha et à notre participation au réseau national Anaruz, les données recueillies auprès de femmes victimes de violences ont directement alimenté le travail de plaidoyer et renforcé le dialogue avec les institutions publiques autour de l’amélioration des mécanismes de protection et de l’accès à la justice. Et grâce au programme « Villes sûres et espaces publics sûrs » d’ONU Femmes, la mobilisation conjointe des habitantes, des autorités locales et des organisations de la société civile a permis d’identifier les obstacles à la mobilité et à la sécurité des femmes dans l’espace public, avec des recommandations qui ont directement alimenté le Plan d’action communal de Fès — illustrant concrètement comment la participation des femmes peut façonner la politique territoriale. Prises dans leur ensemble, ces expériences montrent que les stratégies les plus efficaces sont celles qui combinent représentation politique, leadership des femmes, action collective, données probantes, mobilisation citoyenne et dialogue constructif avec les institutions — c’est cette combinaison qui permet aux femmes non seulement d’accéder aux espaces de décision, mais surtout d’y exercer une influence réelle et durable.
— Quelles sont les principales opportunités ou les facteurs favorables susceptibles de soutenir davantage le leadership et l’influence des femmes dans les espaces politiques aujourd’hui ?
Plusieurs facteurs créent aujourd’hui un contexte favorable au renforcement du leadership des femmes. Les réformes juridiques et institutionnelles ouvrent progressivement davantage d’espaces aux femmes, tandis que les progrès en matière d’éducation des filles et des femmes permettent l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeantes hautement qualifiées. Le développement des technologies numériques offre de nouveaux moyens d’expression, de mobilisation et d’influence, et le dynamisme de la société civile africaine constitue également un atout majeur. L’émergence de figures féminines inspirantes contribue à transformer les représentations sociales, et enfin, la reconnaissance croissante du fait qu’une gouvernance inclusive produit de meilleures politiques publiques renforce la légitimité de la participation des femmes aux instances décisionnelles.
Latifa Soufiani est présidente de l'Espace Associatif au Maroc, où elle effectue actuellement son deuxième mandat, et siège au Comité de coordination du Réseau arabe des ONG pour le développement (ANND). Militante puis présidente d'une organisation féministe, elle a été active au sein de la Coalition « Printemps de la dignité », au sein de l’IPDF (Initiatives pour la protection des droits des femmes) et, depuis 2009, au sein du Mouvement pour une démocratie paritaire (MPDP), contribuant ainsi aux réformes en matière de parité et de représentation politique des femmes au Maroc.