© NGO Forum on ABD

Forus

2026-07-20

Recherche : Les gardiens de la paix dans la région des Grands Lacs

Dans la région des Grands Lacs, où les tensions resurgissent depuis plus de deux décennies, les organisations de la société civile, pour apporter leur contribution à la recherche de solutions, ont toujours commencé par mener des recherches. Une étape souvent moins visible mais essentielle dans ce processus, car elle permet d’identifier les signes avant-coureurs de nouvelles tensions. Cela permet de les prévenir avant qu’elles ne s’aggravent.

 

La recherche est un outil central de la prévention des conflits dans la région des Grands Lacs. Pour l’organisation Actions Sociales pour le Développement au Monde (ASDMonde asbl), la recherche ne sert pas seulement à comprendre les crises une fois qu’elles ont éclaté. Elle permet également d’identifier les signes avant-coureurs de nouvelles tensions.

 

Emile Nduwimana, secrétaire exécutif d’Action pour le Développement et l’Intégration Régionale (ADIR), une organisation membre du Réseau des Plate-formes des ONG d’Afrique Centrale (REPONGAC), lui-même membre du FORUS, explique qu’en s’appuyant sur des données factuelles, la recherche aide à mieux comprendre les causes des tensions, à lutter contre les rumeurs et à orienter des interventions appropriées. Le Centre d’Alerte et de Prévention des Conflits (CENAP) affirme également que l’identification précoce des signes avant-coureurs de tensions peut contribuer à prévenir la violence avant qu’elle ne s’intensifie. L’objectif de ce centre est donc de collecter des données de terrain afin d’alerter les autorités et de promouvoir des réponses préventives.

 

Lors d’un webinaire organisé par FORUS en mai dernier, Claudia Lynch, responsable du projet Worldview au sein de Dóchas, l’Association irlandaise des organisations de développement et d’aide humanitaire, a montré comment son organisation utilisait les données pour identifier les publics encore accessibles et les arguments qui trouvaient réellement un écho auprès d’eux.

 

À l’écoute des communautés pour construire une paix durable

 

Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, à l’est de la RDC, l’organisation JAMAA Grands Lacs a également fait de la recherche un pilier central de son action. Avant de lancer une initiative, JAMAA Grands Lacs organise des consultations communautaires, des groupes de discussion et des analyses participatives réunissant des jeunes, des femmes, des chefs religieux, des autorités locales et des représentants de la société civile. Selon son coordinateur, Nicolas Mumbere, il est impossible d’élaborer des solutions durables sans une compréhension approfondie des besoins, des attentes et des dynamiques des communautés concernées.

« Les communautés ne sont pas seulement les bénéficiaires des projets ; elles sont aussi les mieux placées pour expliquer les causes des problèmes, parfois des conflits, et pour identifier des solutions », explique-t-il.

Cette approche revêt une importance cruciale. Dans le cadre de recherches récentes menées par cette organisation, des entretiens avec les communautés ont permis de mieux comprendre les tensions qui affectent chaque territoire. Elles ont également révélé que derrière les violences subies se cachent souvent des problèmes liés à l’accès à la terre, aux frustrations économiques, à l’exclusion sociale, aux discours de haine ou aux traumatismes laissés par les conflits passés et les conflits accumulés. Cette étude a également montré que les traumatismes non traités continuent d’alimenter les tensions sociales, la violence domestique et la méfiance entre les communautés. La consolidation de la paix passe donc aussi par la guérison des individus. Plutôt que d’appliquer des solutions toutes faites, JAMAA Grands Lacs adapte ses interventions aux réalités observées sur le terrain.

 

Le CENAP privilégie également la recherche-action participative, une approche qui implique directement les communautés dans l’identification des problèmes, la définition des solutions et leur mise en œuvre. Selon cette organisation, cette méthode a contribué à renforcer la cohésion sociale grâce à des initiatives locales de médiation, d’accompagnement psychosocial et de résilience économique, démontrant que la prévention des conflits peut également émaner des communautés elles-mêmes.

 

ASD Monde et JAMAA Grands Lacs partagent l’idée que l’écoute des communautés avant d’agir et l’accès aux données locales apparaissent moins comme une option que comme une condition essentielle à toute intervention, a fortiori lorsqu’il s’agit de construire une paix durable.

 

Quand les artisans de la paix deviennent des victimes

 

Les études menées par JAMAA Grands Lacs ne servent pas uniquement à analyser les conflits. Elles permettent également de mieux comprendre les difficultés rencontrées par ceux qui œuvrent quotidiennement pour la paix. Comme le souligne Nicolas Mumbere, une analyse participative menée par cette organisation auprès de médiateurs communautaires, de dirigeants d’organisations locales et de chefs religieux a mis en lumière une réalité souvent négligée.

« Les acteurs de la paix eux-mêmes sont profondément affectés par la violence qu’ils cherchent à résoudre », explique-t-il.

Confrontés aux récits de guerre, aux déplacements forcés et aux traumatismes des populations, beaucoup souffrent d’épuisement émotionnel sans bénéficier d’un soutien adapté.

 

Dans le cas de cette organisation, ces conclusions ont conduit à la création de projets directement inspirés des résultats de la recherche.

 

Le programme « Peace Starts Here », soutenu par Peace Direct, a accompagné plus de 150 responsables d’organisations engagées dans la consolidation de la paix au Sud-Kivu. L’objectif était simplement d’offrir à ces acteurs des espaces de soutien, de réflexion et de renforcement des capacités afin qu’ils puissent poursuivre leur travail dans de meilleures conditions.

 

Dans le même esprit, JAMAA Grands Lacs a créé la Maison régionale de la paix, un espace dédié au soutien psychosocial, à la guérison des traumatismes et au développement personnel des acteurs communautaires. Une initiative qui s’est imposée comme l’une des solutions possibles issues de leurs récentes recherches.

 

La recherche, une pierre angulaire souvent négligée

 

Pour le CENAP, les enseignements tirés des conflits qui ont touché le Burundi, le Rwanda et la République démocratique du Congo dans les années 1990 et au début des années 2000 ont mis en évidence les limites des mécanismes d’alerte précoce nationaux et régionaux. Malgré leur importance, les résultats des recherches menées dans les provinces touchées par les conflits sont parfois remis en cause, même lorsqu’ils s’appuient sur des méthodologies scientifiques reconnues. Ils restent également souvent difficiles d’accès. De nombreuses analyses réalisées par des organisations de terrain ou des universités locales ne sont pas suffisamment diffusées et peinent à éclairer les décisions publiques.

 

L’ADIR souligne le manque de données locales fiables, en particulier dans certaines régions du Burundi et de l’est de la RDC. Cette organisation plaide en faveur d’un meilleur financement de la recherche, de partenariats plus solides entre les chercheurs et la société civile, ainsi que d’une diffusion plus large des résultats au sein des communautés.

 

Pour JAMAA Grands Lacs, il est nécessaire de renforcer les liens entre les chercheurs, les universités et les organisations de la société civile afin de partager davantage les connaissances produites localement. Cette coopération permettrait aux organisations d’accéder aux recherches déjà existantes et de gagner du temps.

 

Innocent Buchu (Kinshasa) et Florence Inyabuntu (Bujumbura)

 

Forus
Forus
Forus
Forus
Forus