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mer. 23 sept. 2026
Les Grands Lacs : les communautés locales en première ligne face au changement climatique
Dans la région des Grands Lacs, les effets du changement climatique ne se limitent plus aux prévisions scientifiques. Ils se manifestent déjà dans la vie quotidienne des communautés rurales, sous la forme de précipitations imprévisibles, de sécheresses, d’inondations, d’érosion des sols et de baisse des rendements agricoles.
Les exemples sont nombreux dans cette région. À Kalehe, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), une érosion sévère et des inondations ont déjà emporté des terres, des habitations et des membres des communautés locales ; plus de 5 000 personnes ont été portées disparues et 583 corps ont été découverts, ensevelis à Bushushu et à Nyamukubi en mai 2023. À Kinshasa, de fortes pluies provoquent régulièrement des inondations qui affectent les habitations et les moyens de subsistance. Dans les zones rurales, l’imprévisibilité des saisons complique encore davantage les activités agricoles.
Pour Olivier Ndoole, avocat spécialisé dans la défense de l’intérêt général et coordinateur de l’Alerte congolaise pour l’environnement et les droits de l’homme (ACEDH), ces phénomènes montrent que le changement climatique est désormais une réalité vécue par les populations locales. « Les effets sur les communautés locales démontrent clairement que le changement climatique est une réalité », affirme-t-il.
En RDC, l’Agence nationale de météorologie et de télédétection par satellite (METTELSAT) a également expliqué certaines des perturbations observées lors des fortes pluies à Kinshasa, évoquant notamment une « saison sèche féminine ».
Pour les agriculteurs, l’imprévisibilité des saisons est devenue l’un des principaux problèmes. « Les agriculteurs avaient autrefois une certaine maîtrise des saisons », explique Olivier Ndoole. Cependant, il fait valoir que les indicateurs traditionnels ne leur permettent plus de prévoir l’arrivée de la saison des pluies ou de la saison sèche avec la même précision. Cette incertitude affecte directement la sécurité alimentaire dans une région où de nombreuses familles dépendent de l’agriculture pluviale.
Au Burundi, la situation n’est pas différente. Émile Nduwimana, secrétaire exécutif d’Action pour le développement et l’intégration régionale (ADIR), une organisation membre de la coalition régionale REPONGAC, affirme que les communautés soutenues par son organisation sont confrontées à des sécheresses prolongées, à des précipitations irrégulières et à des inondations. Cette réalité touche l’ensemble de la région des Grands Lacs africains.
Aujourd’hui, le changement climatique s’inscrit dans un contexte où les ressources naturelles sont déjà soumises à de fortes pressions. La déforestation liée à la production de charbon de bois, l’exploitation minière à petite échelle et la pression démographique réduisent les ressources dont dépendent les populations rurales. Au Burundi, la pression sur les forêts est particulièrement forte. Plus de 90 % des foyers utilisent le bois pour cuisiner, tandis que ce matériau reste largement utilisé dans la construction et d’autres secteurs.
La déforestation touche également les zones protégées. Le mont Heha, qui culmine à 2 684 mètres et constitue le plus haut sommet du Burundi, en est un exemple frappant. Véritable château d’eau et symbole national, il joue un rôle essentiel dans la régulation du climat, la protection de la biodiversité et l’approvisionnement en eau des communautés environnantes. En 2024, le mont Heha a notamment été touché par un feu de brousse.
Des initiatives locales à la rescousse
Face à ces défis, certaines initiatives visent à faire des communautés non seulement des bénéficiaires, mais aussi des acteurs actifs de la protection de leur environnement. L’organisation burundaise FASHA mène des campagnes de sensibilisation auprès des communautés locales et propose des alternatives à l’utilisation du bois. « Impliquer et responsabiliser les communautés est la meilleure stratégie pour protéger l’environnement, car ce sont elles qui connaissent le mieux leur environnement et qui subissent de plein fouet les conséquences en cas de destruction », explique Patrice Sabuguheba, représentant légal de la FASHA. Il estime que les populations locales doivent être directement impliquées dans la protection des forêts.
La FASHA encourage notamment la plantation d’arbres agroforestiers afin de permettre aux populations locales d’accéder au bois sans détruire les forêts ni compromettre leurs cultures. Des projets sont également en cours pour délimiter la réserve forestière du mont Heha afin de renforcer sa protection tout en permettant aux communautés de tirer un revenu de leur implication.
Une initiative similaire a été testée dans la réserve naturelle forestière de Bururi (RNFB), dans le sud du Burundi. Entre 2016 et 2018, le Projet de gestion durable des zones caféières (PADZOC) a financé des travaux essentiels de gestion environnementale dans cette réserve de 3 300 hectares. Ce projet a associé les Batwa, un peuple autochtone vivant à proximité, à l’entretien du site.
Le programme offrait un salaire journalier combinant revenus immédiats et épargne. Cette approche a contribué à réduire la pression sur l’écosystème tout en fournissant une source de revenus à la population locale. En proposant des alternatives énergétiques et économiques à plus de 23 000 habitants de la région, le projet a considérablement réduit l’abattage illégal de bois de chauffage et la production de charbon de bois au sein de la zone protégée. L’approche écosystémique initiée par le PADZOC a servi de projet pilote, jetant ainsi les bases des programmes à grande échelle de restauration des paysages dégradés déployés par la suite au Burundi (tels que le PRRPB, un projet également financé par la Banque mondiale).
Pour de nombreux observateurs, cette expérience démontre l’intérêt des solutions qui allient protection de l’environnement et amélioration des conditions de vie. Lors du lancement de la huitième phase opérationnelle du Programme de petites subventions (SGP/GEF) du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), le 5 août 2026 à Bujumbura, Verena Kasirye, chargée d’affaires à l’ambassade d’Allemagne au Burundi, a insisté sur cet aspect.
« Une protection durable de l’environnement passe nécessairement par l’implication des communautés locales et des peuples autochtones », a-t-elle déclaré.
La protection de l’environnement est un droit et un devoir
En République démocratique du Congo, les communautés élaborent également des plans d’aménagement et de gestion du territoire afin de mieux faire face aux risques liés au climat. L’ACEDH estime que cette participation doit également passer par la compréhension et la défense des droits. L’organisation aide notamment les communautés de pêcheurs et d’agriculteurs à comprendre leurs droits et à recourir aux mécanismes juridiques.
Maître Olivier Ndoole estime que le contentieux climatique peut ainsi devenir un outil de protection et de prévention. Le « contentieux climatique » peut servir à garantir le respect des droits et à prévenir certaines catastrophes, souligne-t-il.
L’organisation mène également des actions de sensibilisation auprès des communautés de pêcheurs et d’agriculteurs. L’objectif est de renforcer leur compréhension des enjeux climatiques, mais aussi de leur permettre d’utiliser les mécanismes juridiques pour défendre leurs droits.
L’ACEDH gère également une permanence juridique et dispose d’« avocats verts » qui fournissent une assistance juridique et judiciaire aux communautés locales et aux défenseurs de l’environnement. Selon son coordinateur, cette assistance a notamment permis à certaines communautés de porter leurs litiges devant les tribunaux.
L’organisation indique par ailleurs avoir soutenu des défenseurs du climat et des droits fonciers ainsi que des militants pris pour cible par les services de sécurité, les tribunaux ou le parquet. Olivier Ndoole cite également des actions en justice concernant le parc national des Virunga et la protection de la biodiversité.
Au-delà des actions en justice, il mentionne également des initiatives économiques et énergétiques développées avec des acteurs locaux. À Goma, l’ACEDH a notamment travaillé aux côtés d’une coopérative appelée Siloé pour soutenir des femmes exerçant des activités commerciales liées au « makala » (charbon de bois). L’objectif était de faciliter leur accès à l’électricité et à des équipements leur permettant de diversifier leurs activités économiques, et ainsi de s’éloigner de la production de charbon de bois.
Pour l’organisation, ces initiatives démontrent que la réponse au changement climatique ne repose pas uniquement sur la sensibilisation. Elle peut également passer par l’autonomisation économique, l’accès à l’énergie, la protection des droits et la participation des communautés à la gouvernance des ressources naturelles.
Le rôle des OSC est indispensable
Les OSC ont un rôle majeur à jouer dans la recherche de ces alternatives. Bien que ce ne soit pas toujours le cas, ces initiatives ne bénéficient généralement pas d’un financement suffisant, ce qui limite leur impact alors même que leur mise en œuvre nécessite des ressources importantes. Émile Nduwimana, secrétaire exécutif d’Action pour le développement et l’intégration régionale (ADIR), note que les principaux obstacles comprennent un manque de financement durable, les capacités techniques limitées des acteurs locaux et diverses contraintes institutionnelles. Dans la sous-région, l’insécurité récurrente dans certaines zones, notamment à l’est de la RDC, constitue également un obstacle majeur. À cela s’ajoute, parfois, un manque de coordination entre les différents acteurs du secteur environnemental.
Ce secteur est également entaché d’injustices environnementales. L’ADIR observe plusieurs formes d’injustice, notamment l’exploitation non durable des ressources naturelles, la déforestation liée à la production de charbon de bois et les impacts environnementaux des activités minières artisanales dans la sous-région, en particulier en République démocratique du Congo.
Toutefois, pour gérer les tensions entre développement économique et protection de l’environnement, l’ADIR promeut une approche équilibrée axée sur la durabilité, conciliant les besoins économiques des communautés avec la préservation de l’environnement naturel. « Nous encourageons les alternatives économiques durables, telles que l’agroécologie et les activités génératrices de revenus écoresponsables. De plus, nous facilitons le dialogue entre les parties prenantes afin de trouver des solutions communes qui tiennent compte des intérêts de chacun », souligne Émile.
Il se réjouit que les interventions de l’ADIR aient, à certaines occasions, contribué à mieux prendre en compte les préoccupations des communautés grâce à la médiation locale. Il cite l’exemple des dialogues facilités au Burundi entre les communautés et les autorités locales, qui ont abouti à une meilleure réglementation de l’exploitation des ressources naturelles et à des engagements concrets visant à limiter certaines pratiques néfastes.
Qu’il s’agisse de l’ACEDH, de la FASHA ou de l’ADIR, les actions menées par la société civile dans la région des Grands Lacs africains témoignent d’une tendance encourageante : les communautés sont prêtes à changer leurs pratiques et leurs attitudes face aux défis environnementaux. De plus en plus conscientes de leur rôle, elles deviennent des acteurs actifs dans la protection de leurs ressources naturelles et la défense de leur droit à un environnement sain.
Avertissement : cet article a été rédigé dans le cadre du programme de bourses journalistiques Forus. Pour en savoir plus, cliquez ici
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